Une naissance pas comme prévue

Très tôt j’ai su que les choses ne se passeraient pas exactement comme prévues. Le

premier trimestre m’a frappée de plein fouet quelques semaines seulement après avoir

appris l’heureuse nouvelle. J’en avais pas grand chose à faire des petits désagréments

parce que cette grossesse, je l’attendais depuis longtemps. Très longtemps. J’ai toujours

su que je voulais être maman. Toute petite déjà, j’exaspérais ma mère en agissant tel quel

avec mon petit frère. Et puis je suis tombée enceinte trop tôt. J’étais pas prête. Tout ce qui

arrivait contrecarrait mes plans de maternité. J’étais encore étudiante quand je suis

tombée enceinte pour la première fois de mon nouveau petit ami, qui deviendrait pourtant

mon mari, alors que je luttais tant bien que mal contre une dépression récalcitrante. Je ne

reviendrai pas sur les douloureuses semaines pendant lesquelles je me suis posé un

milliers de questions et ai retourné la situation sous tous les angles avant de finalement

décider de mettre un terme à cette grossesse. Moi qui avais toujours voulu être mère,

j’interrompais la réalisation de mon souhait le plus cher. J’y ai pensé chaque journée de

chaque année qui a suivi. J’avais avorté le 13 janvier 2016. Deux mois tout pile après le

Bataclan. Quand j’aurais du célébrer le fait d’être en vie, je continuais pourtant de la

détruire et rien ne me faisait plus de mal.


Alors quand j’ai appris en août 2018 que j’allais donner la vie à un petit être le 13 mai

suivant, j’ai d’abord refusé d’y croire tant je redoutais de m’abandonner à la joie infinie que

cette nouvelle suscitait en moi.


On avait décidé d’essayer à la seconde où on s’était enfin installés tous les deux. Le 15

juillet nous emménagions. Le 27 juillet j’avais mes dernières règles. Le 13 août je tombais

enceinte. Le 13. Encore le 13.


Et puis les choses se sont un peu compliquées. Beaucoup de fatigue, des ennuis

cardiaques, du diabète, des vertiges, des douleurs pubiennes qui m’ont amenée à arrêter

le travail avant même la fin de mon premier trimestre.


Rien de tout ça ne pouvait éteindre le bonheur infini dans lequel je nageais depuis que je

savais que je portais la vie. Après des années à lutter contre la dépression, des troubles

du comportement et des pensées suicidaires, ma vie trouvait enfin un sens. Celui d’un

petit garçon qui dormait au creux de mon corps. Mis à part mes soucis de santé, ma

grossesse a été idéale. Un petit garçon calme, qui n’a jamais donné le moindre coup, ne

s’est jamais retourné, et n’a cessé de caresser le côté droit de mon ventre dès le jour où je

l’ai senti s’animer en moi.


Le calme m’avait enfin envahie après des années d’angoisse et

l’apaisement immense dans lequel je baignais enfin me donnait souvent l’illusion de flotter aux côtés de mon bébé plutôt que de l’abriter douloureusement.

Bien sûr, une peur secrète m’a habitée tout au long de ma grossesse, et même pendant les premiers mois qui ont suivi l’accouchement. Celle de payer pour un avortement de confort. La peur de la fausse couche, la peur de la prématurité, la peur de la maladie, la peur de la mortinatalité, la peur de la mort subite du nourrisson : des peurs qui ont traversé mon histoire familiale et que j’ai senties planer au dessus de moi pendant de longs mois.


Cette peur est restée tapie bien au fond de moi, se révélant souvent uniquement dans des cauchemars ou lors de conversations plus intimes avec ma sage-femme, car mon bébé ne m’a jamais fourni le moindre motif d’inquiétude. Pas le moindre saignement, pas une seule contraction pendant la grossesse, pas une seule modification du col, pas une seule douleur au ventre, pas un seul soupçon d’anomalie, aucune peur de l’accouchement à venir. J’ai profité au maximum de cette grossesse en mettant à profit mon immobilité forcée par de longues heures de caresses, de berceuses, de concentration émerveillée sur ces 9 mois d’une grande douceur.


Tous mes maux, mes doutes, mes regrets, mes douleurs se sont

évaporées pendant si longtemps que j’en ai oublié pourquoi j’étais restée si triste et si vide pendant des années. Il aura fallu attendre que je sois remplie d’une autre vie pour me sentir enfin vivante.


Les dernières semaines de ma grossesse approchant, j’ai du me soumettre à des visites

très régulières à la maternité plus d’un mois avant mon accouchement. Mesures,

monitorings, prises de sang, contrôles de la glycémie six fois par jour, mes journées

n’étaient plus rythmées que par des rendez-vous, des vérifications et de très longues

balades pour faire bouger ce col qui restait définitivement long et fermé. « Il faut rester

active », « il faut faire jouer la gravité », « il faut bouger un maximum », « il faut aider le

bébé », autant de conseils quotidiens qui faisaient naître en moi une certaine culpabilité.

Plus la date tant attendue du 13 mai approchait, plus j’avais l’impression que c’était de ma

faute si tu ne sortais pas.


Je sentais bien au fond de moi que c’était pour prolonger au

maximum cette ère bénie de fusion absolue entre nos deux êtres, qu’on était beaucoup

trop bien tous les deux, l’un contre l’autre, que ça servait à rien de se presser et de vouloir

sortir à tout prix, tout de suite, le plus tôt possible, que j’aurais du te faire confiance à toi

pour savoir quand l’heure de sortir serait venue. Pourtant les injonctions pressantes du

corps médical ont réussi à me faire douter. Avec leurs rendez-vous, leurs manipulations,

leurs chiffres et leurs tests, ils ont réussi à me faire penser que c’était pas toi et moi qui

savions ce qui était bon et bien pour toi et moi.


Et l’inscription noire sur blanc dans le cahier de maternité qui m’accompagnait depuis trois

trimestres, celle de mon rendez-vous de déclenchement, a achevé de me mettre en

panique. « Rendez-vous tous les jours de la 41ème semaine, et si bébé n’est pas arrivé,

vous avez rendez-vous aux urgences de l’hôpital samedi 18 à 9h. »


Déclenchement ? Artificiel ? Rendez-vous aux urgences ?





J’en ai rêvé pourtant moi de la perte des eaux. J’en ai rêvé du trajet chaotique et excitant

jusqu’à la maternité. J’en ai rêvé de l’accouchement physiologique, sans péridurale, avec

une lumière tamisée et de la tétée d’accueil, celle à laquelle j’ai pensé tout au long de ma

grossesse. J’ai rêvé de le passer ce coup de téléphone à ton papa « ça y est, il arrive ! »

Et puis non? Chaque petit tiret de mon projet de naissance si soigné semblait s’évanouir

au fur et à mesure que les jours passaient, que l’on approchait du 13, pour finalement le

dépasser sans la moindre petite contraction. Marche, ballon de gymnastique, massages,

moments d’intimité, acupuncture, rien n’y a fait. Je m’en veux maintenant, d’avoir essayé

de te forcer à sortir. 14 mai, 15 mai, 16 mai.


Rien à signaler, à part une très légère

modification du col qui est maintenant dilaté à 1 cm à deux jours du déclenchement, pas

de quoi faire passer une tête donc. Alors le jeudi 16 mai à 9h on m’a décollé les

membranes.


On m’a pas tellement demandé mon avis, on ne m’a même pas prévenue

d’ailleurs. Une contraction. Deux. Trois. Quatre. Toutes les 15, 14, 13 puis 12 minutes. Ça

y est, enfin, il se passe quelque chose. Je préfère alors rentrer chez moi, pour finir de

préparer mes sacs, prendre une douche, me changer - plutôt qu’attendre de longues

heures seule à l’hôpital et laisser ton papa se charger des préparatifs tout seul. Je rentre

chez moi à pied vers 11h du matin, pour aider la progression du travail, même si je suis

obligée toutes les 10 minutes de m’arrêter sur le côté du trottoir pour reprendre mon

souffle pendant 3 kilomètres. J’ai sûrement mal mais je n’y pense pas, j’ai trop attendu ce

moment pour y penser.


Arrivée chez moi j’essaie tant bien que mal de m’occuper,

j’assouplis mon périnée, je souffle, je marche, je danse, pendant que les contractions se

font de plus en plus intenses. À 15h je décide qu’il est temps d’aller à l’hôpital, cela fait

maintenant plus de deux heures que les contractions sont régulières, fréquentes et

espacées de 8 minutes. Arrivés là-bas, nous déchantons assez vite.


Mon col a progressé,

oui. Il est maintenant à 2 cm. 6h de contractions plus tard. On m’envoie en monito à

nouveau, je lutte sur le lit d’hôpital avec mon coccyx bloqué et mon sacrum douloureux

pour traverser chaque nouvelle contraction. Une heure plus tard le verdict tombe. Les

contractions sont là, fréquentes, régulières mais elles n’agissent pas encore sur le col. Je

suis renvoyée chez moi à 18h, un peu vexée de devoir retarder mon excitation, inquiète à

l’idée que les contractions s’arrêtent et que la terrible échéance du déclenchement se

rapproche encore.


Les heures passent, la douleur s’intensifie et je trouve de moins en moins de façons de la

soulager. Mais même si la douleur est forte, je ne suis pas concentrée sur son intensité,

uniquement sur ses va-et-vient. Ce n’est pas une douleur gratuite, c’est une douleur qui a

un objectif, une raison d’être. C’est une douleur qu’on finit par espérer. Je parviens à

m’assoupir un peu mais le répit est de courte durée.


À 23h les contractions reprennent de plus belle, et je parviens difficilement à les traverser sans bruit. Je me retrouve à 1h30 du matin sous l’eau brûlante, en flexion contre la paroi de ma douche, avec mon mari endormi de tout son long sur le tapis de bain en face de la cabine. À 3h je décide de retenter le départ pour l’hôpital.


Pas parce que je pense que le travail a beaucoup avancé,

mais parce que je sens que je serai bientôt incapable de rester assise pour la durée du

trajet. Je fais les cent pas dans la salle d’attente avant qu’une sage-femme vienne nous

prendre en charge et vérifier la progression du col.


Miracle : je suis arrivée à 3

centimètres. Je ne m’attarde pas sur l’inquiétude que provoque pourtant la nouvelle : 2

centimètres gagnés en 18h de contractions, c’est franchement fastidieux. J’abandonne

bien vite l’espoir d’un accouchement sans péridurale, tant j’appréhende la perspective des

nombreuses heures à venir, et accepte l’injection puisqu’il m’est désormais possible de la

recevoir.


Bonheur absolu : je n’ai plus mal, je ne sens plus mon sacrum, je ne sens plus mon pubis,

je peux m’allonger et je ferme les yeux sans trouver le sommeil. J’attends patiemment les

prochaines visites de la sage-femme.


Malheureusement le travail ralentit de plus en plus.

Il faut me redécoller les membranes après la pose de la péridurale pour assouplir mon col.

Puis il faut me percer la poche des eaux pour me faire avancer à 4 centimètres quatre

heures plus tard. Il est désormais 9h du matin et je stagne à 4 centimètres. La première

visite de la gynécologue me confirme que mon accouchement ne s’annonce pas sous le

meilleur jour. 24h pour 3 centimètres ce n’est en effet pas franchement encourageant. Ma

mère veut me parler au téléphone, je ne suis pas en mesure de lui répondre et mon mari

n’ose pas lui expliquer ce qu’il se passe.

Lui-même ne comprend pas vraiment ce qu’il se passe. Mais j’entends le mot « bosse ». Prononcé par la sage-femme, répété par l’interne, confirmé par la gynécologue.


À force d’essayer de passer le col qui refuse de s’assouplir, mon bébé a une bosse sur la tête. La sage-femme tente un massage du col de l’utérus qui me provoque une douleur intense.


J’arrive à 5 centimètres à 11h. Je me retrouve assise, car incapable de m’allonger, alors que la péridurale ne fait plus aucun effet et que je redoute chaque nouveau toucher vaginal perpétré successivement par la sage-femme, l’interne, l’externe et la gynécologue, toutes les heures. Les doses d’ocytocyne artificielle augmentent au fur et à mesure que les heures passent et la douleur des contractions revient progressivement. Je perds connaissance une première fois.


Plus les contractions deviennent douloureuses, plus j’entends les machines qui s’emballent. J’oublie tout ce qui se passe autour de moi.


Les doses d’anesthésiant se suivent, de plus en plus fortes mais

rien n’y fait. Je ne tiens plus allongée. Chaque toucher vaginal me tord de douleur. La

sonde urinaire me gêne et je ne parviens pas à trouver une position qui soulage les

tensions de mon dos, de mon coccyx, de mon nerf sciatique, de mon ventre.

Mon mari est là, terrorisé par le spectacle qui se joue devant lui depuis des heures, impuissant.


Les sage-femmes finissent par l’autoriser à désactiver lui-même les alarmes des machines

dont les bruits stridents ne cessent de retentir à travers le couloir. Ma tension monte, mon

rythme cardiaque augmente, celui de mon bébé aussi et je commence à faire de la fièvre.

Je ne vois ni n’entends plus vraiment ce qui se passe autour de moi. Mais j’entends

l’équipe médicale revenir dans la chambre. Et revérifier mon col.

« Vous avez massé le col pour l’assouplir?

- Oui, il y a une heure.

- Bon, je vais réessayer. »

J’ai les larmes aux yeux lorsque la gynécologue torture mon utérus pendant une minute

qui me semble une heure.

« Madame, l'externe va vous examiner pour voir comment le massage a assoupli le col.

- Non, je ne peux plus.

- Ah. D’accord. On repasse dans trente minutes. En attendant on va passer à la dose

maximum de produit pour les contractions, madame. Ça va vous aider. »


À ce moment là, la douleur est telle que tout devient flou autour de moi. Je ne parle plus.

Je gémis de manière continue pour fixer mon attention sur la vibration qui engourdit ma

poitrine et ma gorge en gémissant. L’équipe reviendra. Une fois, deux fois. « Oui bon, ça a

un peu bougé. C’est un petit 6 quoi.

On attend de voir comment ça progresse. Mais...

Madame il va falloir commencer à envisager la possibilité d’une césarienne si le travail

continue de stagner. En tout cas vous gérez très bien les contractions ! »

Quand elles sortent, je ne retiens plus mes larmes. Pas parce que la douleur est

insurmontable. Pas parce que je refuse en bloc la césarienne.


Je sais bien que là, maintenant, tout de suite, la césarienne pour moi c’est une chance que d’autres femmes, en d’autres lieux, en d’autres époques, n’ont pas. Mais je pleure parce que rien ne s’est passé comme prévu.

Que mon accouchement magique n’a pas eu lieu. Que j’ai fait tout ça pour ça.

Que je voulais pousser. Que je voulais sentir mon bébé s’extraire de mon corps.

Que je voulais qu’on fasse ça à deux. Que je voulais l’allaiter immédiatement. Un million

de pensées se bouscule dans ma tête.


Mon mari a l’air soulagé à l’idée que tout puisse bientôt se finir.

Parce que 29 heures pour arriver à 6 centimètres, ça veut dire encore combien d’heures

pour arriver à 10?

Elles reviennent une heure plus tard. Les contractions ont lieu toutes les 2 minutes. Les

contractions n’aident pas bébé à sortir.


Quand la décision de la césarienne d’urgence tombe, tout paraît s’éteindre en moi. On

enlève la perfusion d’ocytocine. Les contractions semblent s’arrêter. Le travail n’avançait

plus. Vous avez fait tout ce que vous pouviez. On a tout essayé. Vous n’avez pas échoué.

Un accouchement par césarienne, c’est quand même un accouchement madame.


Une fois la perfusion enlevée, les anesthésiants semblent fondre sur moi comme un raz-de-

marée. Je perds un peu pied. On amène une tondeuse, on me parle de protocole, d’étude

clinique, on demande à mon mari de rassembler les affaires.


Je quitte la pièce dans laquelle je suis depuis plus de 12 heures. Dans laquelle je pensais accueillir mon enfant.

Mais à la seconde où je pense à toi, je me dis aussitôt : je m’apprête à te rencontrer. Mes

yeux s’emplissent de larmes de joie et j’oublie instantanément les 30 dernières heures, les

9 derniers mois, les 25 dernières années. Il est 15h et je pars au bloc oui, je vais

rencontrer mon fils.

Le sourire ne quittera plus mon visage. Ni quand on tendra un drap devant moi, ni quand on m’attachera les bras, ni quand j’aurai l’impression que six personnes sont en train de sauter à pieds joints sur mon thorax. Car on ne sent rien mais on sent tout. Pas la moindre douleur, mais des sensations étranges et inédites à des endroits étranges et inédits.

Et puis j’entends finalement « Vous notez : naissance 15h44 ».


Naissance? 15h44?


Mais je n’entends rien. Puis finalement deux bras se tendent vers moi

et je vois apparaître une toute petite créature. Qui ne dit rien, qui a les yeux grand ouverts

et me regarde, très étonnée. C’est lui. C’est toi. C’est mon fils. Des larmes coulent aux

coins de mes yeux et je tends machinalement les bras pour t’attraper, mais je suis

attachée.


La sage-femme te rapproche maladroitement de mon visage pour que je t’embrasse mais

je veux coller mon visage au tien, je veux me lover contre toi. Tu as les yeux plantés tout

droit dans les miens et je voudrais continuer à te contempler des heures. Tu ne

ressembles pas du tout à ce que j’avais imaginé. Avec un papa brun méditerranéen, je

m’attendais à une énorme tignasse foncée mais c’est un petit blondinet aux yeux bleus

que l’on tend devant moi. L’instant est court. Moins d’une minute et mon bébé est aussitôt

emmené loin de moi. Je perds connaissance pour la deuxième fois de la journée et quand

je reprends mes esprits, je demande simplement :

« Il est avec le papa?

- Oui madame, on a confié bébé au papa.

- Papa est content?

- Oui madame, il est très content. »

Vaincue par les anesthésiants je sombre enfin dans le sommeil.

Lorsque j’ouvre les yeux, je suis seule, en salle de réveil et des infirmières s’agitent autour

de moi. Je m’endors régulièrement pendant qu’on me pose un pansement compressif,

qu’on me donne mes médicaments, qu’on me nettoie rapidement.


Enfin, je vois au loin l’amour de ma vie pousser un petit chariot transparent. Aussi fort que

je veux rester éveillée, je ne parviens pas à rester en contact avec la réalité. Mon fils a

déjà deux heures et je veux l’allaiter le plus vite possible. Je demande tout de suite si on

lui a donné un biberon. « Non mon coeur, on t’a attendue. » Mon mari me dépose

délicatement mon fils dans les bras, et je fais ce geste tant espéré, tant attendu, je sors

mon sein pour te nourrir. Tu es réceptif et tu ouvres grand la bouche mais je tangue

beaucoup et je ne parviens pas à te porter, tu glisses à plusieurs reprises. Au bout

d’innombrables essais, les infirmières chassent mon mari et le bébé « Il faut qu’elle se

repose ». J’ai beau lutter contre le sommeil, les anesthésiants m’écrasent et tout mon

corps me supplie de me laisser aller. C’est à 19h30 que je suis enfin ramenée dans ma

chambre et j’ai peur. J’ai peur que ça fasse trop longtemps, j’ai peur que mon fils ne

m’aime jamais car rien ne s’est passé comme prévu, car je n’ai pas réussi à bien faire les

choses, je n’ai pas réussi à l’accueillir comme il le méritait, je n’ai pas réussi à le mettre au

monde seule.

Nos familles nous attendent depuis des heures et se ruent sur nous à peine arrivés en

chambre. Il est déjà 20h quand nous nous retrouvons enfin seuls. Et quand commence

enfin le premier instant du reste de ma vie, mes yeux plongés dans les tiens.


Alors bien sûr, bien des soucis parsèmeront encore notre chemin : désinformation,

personnel médical brutal, bouts de sein, freins restrictifs, vasospasme... mais rien ne

saura jamais atteindre ma détermination, ma ténacité et ma persévérance à sans cesse

repousser mes propres limites pour être sûre de t’apporter tout ce dont tu as besoin et

garantir ton bien-être coûte que coûte. Parce que je réalise que ce petit être que je tiens

enfin dans mes bras, c’est la plus grande responsabilité qu’on m’ait jamais confiée et que tout mon corps, mon coeur et mon âme ne désirent plus qu’une seule chose : t’aimer, te protéger et devenir la continuité de ce ventre qui t’a abrité pendant 277 jours.


C’est là que je prends enfin conscience de ce que je redoutais le plus : la fusion ne prend

pas fin lorsqu’on accouche. C’est à ce moment précis qu’elle commence.

Laurie Daniel

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Crédits photos : Marion Leuger, Oumayma El Amrani, Sara Chekhi, Laurie Daniel - tous droits réservés